La marche, on n’a rien trouvé de mieux pour aller plus lentement. Pour marcher, il faut d’abord deux jambes. Le reste est vain. Aller plus vite ? Alors, ne marchez pas, faites autre chose : roulez, glissez, volez. Ne marchez pas. Et puis, marchant, il n’y a qu’une performance qui compte : l’intensité du ciel, l’éclat des paysages. Marcher n’est pas un sport.
Mais une fois debout, l’homme ne tient pas en place.

Mais marcher, cela fait imprégnation. Marcher interminablement, faire passer par les pores de sa peau la hauteur des montagnes quand on s’y affronte très longtemps, respirer des heures durant la forme des collines en les dévalant longuement. Le corps devient pétri de la terre qu’il foule. Et progressivement, ainsi, il n’est plus dans le paysage : il est le paysage. Ce n’est pas forcément dissolution, comme si le marcheur s’évanouissait et en devenait une simple inflexion, une ligne supplémentaire. Parce qu’en lui soudain ce rapport s’illumine. C’est comme un instant qui éclate. Feu brusque : le temps s’enflamme. Là, le sentiment d’éternité, c’est tout à coup cette vibration des présences. L’éternité, ici, comme étincelle.

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But above all, silence is the dissipation of our language. ... In the silence of a walk, when you end up losing the use of words because by then you are doing nothing but walk, ... in that silence you hear better, because you are finally hearing what has no vocation to be retranslated, recoded, reformatted.

On entrevoit bien dans les randonnées longues, cette liberté toute de renoncement. Quand on marche depuis longtemps, il arrive un moment où on ne sait plus trop combien d’heures se sont déjà écoulées, ni combien il en faudra encore pour parvenir au terme, on sent sur ses épaules le poids du strict nécessaire, on se dit que c’est bien assez – si vraiment il faut davantage pour insister dans l’existence – et on sent qu’on pourrait continuer ainsi des jours, des siècles. C’est à peine alors si l’on sait où on va et pourquoi, cela ne compte pas plus que mon passé ou l’heure qu’il est. Et on se sent libre, parce que, dès qu’il s’agit de se rappeler les signes anciens de notre engagement dans l’enfer – nom, âge, profession, carrière –, tout, absolument, apparaît dérisoire, minuscule, fantomatique.

Peut-être les moines qu’on appelle « gyrovagues » exaltaient-ils particulièrement notre condition d’étranger éternel : marchant sans cesse de monastère en monastère, sans être fixé – ils n’ont pas tous disparu ; il en reste, paraît-il, quelques-uns encore sur le mont Athos : ils marchent leur vie durant sur les sentiers étroits des montagnes, tournant en rond, s’endormant à la chute du jour dans l’endroit où leurs pieds les a portés ; ils passent leur vie à marmonner des prières en marchant tout le jour, sans destination ni but, ici ou là, au hasard du croisement des sentiers, à tourner, retourner, ils marchent sans aller nulle part, illustrant par l’éternel cheminement leur état d’étrangers définitifs au monde d’ici-bas.

Mais être seul alors, vraiment seul cette fois : un. Mais d’abord, on n’est jamais tout à fait seul. Comme écrivait Thoreau : « Je restai tout le matin en bonne compagnie, jusqu’à ce que quelqu’un vienne me rendre visite » (c’était la compagnie des arbres, du soleil, des cailloux). Au fond, c’est de rencontrer l’autre, souvent, qui nous ramène à la solitude. La conversation mène à parler de soi et de ses différences. Et doucement, l’autre nous renvoie à nous-mêmes dans notre histoire et notre identité, ce qui veut dire les incompréhensions et les mensonges. Comme si cela existait.

But walking causes absorption. Walking interminably, taking in through your pores the height of the mountains when you are confronting them at length, breathing in the shape of the hills for hours at a time during a slow descent. The body becomes steeped in the earth it treads. And thus, gradually, it stops being in the landscape: it becomes the landscape. That doesn’t have to mean dissolution, as if the walker were fading away to become a mere inflection, a footnote. It’s more a flashing moment: sudden flame, time catching fire. And here, the feeling of eternity is all at once that vibration between presences. Eternity, here, in a spark.

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The first eternity we encounter is that of rocks, of the swooping contour of the plains, of the skylines: all that is resistant, unchanging. ... You are facing a mountain, walking among great trees, and you think: they are just there. They are there, they didn’t expect me, they were always there. They were there long before me and they will still be there long after me.

There’s the silence of walks through the snow, muffled footsteps under a white sky. All around you nothing moves. Things and even time itself are iced up, frozen solid in silent immobility. Everything is stopped, unified, thickly padded. A watching silence, white, fluffy, suspended as if in parentheses.

On ne fait rien en marchant, rien que marcher. Mais de n’avoir rien à faire que marcher permet de retrouver le pur sentiment d’être, de redécouvrir la simple joie d’exister, celle qui fait toute l’enfance. Ainsi la marche, en nous délestant, en nous arrachant à l’obsession du faire, nous permet d’à nouveau rencontrer cette éternité enfantine. Je veux dire que marcher, c’est un jeu d’enfant. S’émerveiller du jour qu’il fait, de l’éclat du soleil, de la grandeur des arbres, du bleu du ciel. Je n’ai besoin pour cela d’aucune expérience, d’aucune compétence.

During long cross-country wanders, you do glimpse that freedom of pure renunciation. When you walk for a long time, there comes a moment when you no longer know how many hours have passed, or how many more will be needed to get there; you feel on your shoulders the weight of the bare necessities, you tell yourself that’s quite enough – that really nothing more is needed to keep body and soul together – and you feel you could carry on like this for days, for centuries. You can hardly remember where you are going or why; that is as meaningless as your history, or what the time is. And you feel free, because whenever you remember the former signs of your commitments in hell – name, age, profession, CV – it all seems absolutely derisory, minuscule, insubstantial.

On n’est jamais personne pour les collines et les grandes frondaisons. On n’est plus ni un rôle, ni un statut, pas même un personnage, mais un corps, un corps qui ressent la pointe des cailloux sur les chemins, la caresse des hautes herbes et la fraîcheur du vent. Quand on marche, le monde n’a plus ni présent, ni futur. Il n’y a plus que le cycle des matins et des soirs. Toujours à faire la même chose tout le jour : marcher.

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There’s the silence of woodland. Clumps and groves of trees form shifting, uncertain walls around us. We walk along existing paths, narrow winding strips of beaten earth. We quickly lose our sense of direction. That silence is tremulous, uneasy.

First of all, there is the suspensive freedom that comes by walking, even a simple short stroll: throwing of the burden of cares, forgetting business for a time. You choose to leave the once behind, go out, stroll around, think about other things. With a longer excursion of several days, the process of self-liberation is accentuated: you escape the constraints of work, throw of the yoke of routine.