La marche, on n’a rien trouvé de mieux pour aller plus lentement. Pour marcher, il faut d’abord deux jambes. Le reste est vain. Aller plus vite ? Alors, ne marchez pas, faites autre chose : roulez, glissez, volez. Ne marchez pas. Et puis, marchant, il n’y a qu’une performance qui compte : l’intensité du ciel, l’éclat des paysages. Marcher n’est pas un sport.
Mais une fois debout, l’homme ne tient pas en place.

First of all, there is the suspensive freedom that comes by walking, even a simple short stroll: throwing of the burden of cares, forgetting business for a time. You choose to leave the once behind, go out, stroll around, think about other things. With a longer excursion of several days, the process of self-liberation is accentuated: you escape the constraints of work, throw of the yoke of routine.

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On entrevoit bien dans les randonnées longues, cette liberté toute de renoncement. Quand on marche depuis longtemps, il arrive un moment où on ne sait plus trop combien d’heures se sont déjà écoulées, ni combien il en faudra encore pour parvenir au terme, on sent sur ses épaules le poids du strict nécessaire, on se dit que c’est bien assez – si vraiment il faut davantage pour insister dans l’existence – et on sent qu’on pourrait continuer ainsi des jours, des siècles. C’est à peine alors si l’on sait où on va et pourquoi, cela ne compte pas plus que mon passé ou l’heure qu’il est. Et on se sent libre, parce que, dès qu’il s’agit de se rappeler les signes anciens de notre engagement dans l’enfer – nom, âge, profession, carrière –, tout, absolument, apparaît dérisoire, minuscule, fantomatique.

But above all, silence is the dissipation of our language. ... In the silence of a walk, when you end up losing the use of words because by then you are doing nothing but walk, ... in that silence you hear better, because you are finally hearing what has no vocation to be retranslated, recoded, reformatted.

Mais être seul alors, vraiment seul cette fois : un. Mais d’abord, on n’est jamais tout à fait seul. Comme écrivait Thoreau : « Je restai tout le matin en bonne compagnie, jusqu’à ce que quelqu’un vienne me rendre visite » (c’était la compagnie des arbres, du soleil, des cailloux). Au fond, c’est de rencontrer l’autre, souvent, qui nous ramène à la solitude. La conversation mène à parler de soi et de ses différences. Et doucement, l’autre nous renvoie à nous-mêmes dans notre histoire et notre identité, ce qui veut dire les incompréhensions et les mensonges. Comme si cela existait.

Il y a le silence des petits matins. Il faut partir très tôt en automne quand l’étape est longue. Tout est violet dehors, la lumière rampe sous les feuilles jaunes et rouges. C’est un silence attentif. On marche doucement au milieu des grands arbres sombres, encore enveloppés d’une légère nuit bleue. On a presque peur de réveiller. Tout chuchote faiblement.

Then there’s the silence of tough summer afternoon walks across the flank of a mountain, stony paths, exposed to an uncompromising sun. Blinding, mineral, shattering silence. You hear nothing but the quiet crunch of stones underfoot. An implacable, definitive silence, like a transparent death. Sky of a perfectly detached blue. You advance with eyes down, reassuring yourself sometimes with a silent mumbling. Cloudless sky, limestone slabs filled with presence: silence nothing can sidestep. Silence fulfilled, vibrant immobility, tensed like a bow.

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On n’est jamais personne pour les collines et les grandes frondaisons. On n’est plus ni un rôle, ni un statut, pas même un personnage, mais un corps, un corps qui ressent la pointe des cailloux sur les chemins, la caresse des hautes herbes et la fraîcheur du vent. Quand on marche, le monde n’a plus ni présent, ni futur. Il n’y a plus que le cycle des matins et des soirs. Toujours à faire la même chose tout le jour : marcher.

There’s the silence of walks through the snow, muffled footsteps under a white sky. All around you nothing moves. Things and even time itself are iced up, frozen solid in silent immobility. Everything is stopped, unified, thickly padded. A watching silence, white, fluffy, suspended as if in parentheses.

On ne fait rien en marchant, rien que marcher. Mais de n’avoir rien à faire que marcher permet de retrouver le pur sentiment d’être, de redécouvrir la simple joie d’exister, celle qui fait toute l’enfance. Ainsi la marche, en nous délestant, en nous arrachant à l’obsession du faire, nous permet d’à nouveau rencontrer cette éternité enfantine. Je veux dire que marcher, c’est un jeu d’enfant. S’émerveiller du jour qu’il fait, de l’éclat du soleil, de la grandeur des arbres, du bleu du ciel. Je n’ai besoin pour cela d’aucune expérience, d’aucune compétence.

There’s the silence of woodland. Clumps and groves of trees form shifting, uncertain walls around us. We walk along existing paths, narrow winding strips of beaten earth. We quickly lose our sense of direction. That silence is tremulous, uneasy.

So it’s best to walk alone, except that one is never entirely alone. As Henry David Thoreau wrote: ‘I have a great deal of company in the house, especially in the morning when nobody calls.’ To be buried in Nature is perpetually distracting. Everything talks to you, greets you, demands your attention: trees, flowers, the colour of the roads. The sigh of the wind, the buzzing of insects, the babble of streams, the impact of your feet on the ground: a whole rustling murmur that responds to your presence. Rain, too. A light and gentle rain is a steady accompaniment, a murmur you listen to, with its intonations, outbursts, pauses: the distinct plopping of drops splashing on stone, the long melodious weave of sheets of rain falling steadily. It’s impossible to be alone when walking, with so many things under our gaze which are given to us through the inalienable grasp of contemplation.

There’s the silence of early morning. For long routes in autumn you have to start very early. Outside everything is violet, the dim light slanting through red and gold leaves. It is an expectant silence. You walk softly among huge dark trees, still swathed in traces of blue night. You are almost afraid of awakening. Everything whispering quietly.

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Il y a le silence des marches dures des après-midi d’été, sur des parois de montagne, des sentiers de cailloux, à découvert sous un soleil sans concession. Silence éclatant, minéral, accablant. On entend juste le léger crissement des pierres. Silence implacable, définitif, comme une mort transparente. Le ciel est d’un bleu parfaitement détaché. Et on avance les yeux baissés, en se rassurant par un marmonnement sourd parfois. Le ciel sans nuages, le calcaire des roches sont d’une présence pleine : silence dont rien ne dépasse. Silence comble, immobilité vibrante, tendue comme un arc.