Il y a le silence des petits matins. Il faut partir très tôt en automne quand l’étape est longue. Tout est violet dehors, la lumière rampe sous les feuilles jaunes et rouges. C’est un silence attentif. On marche doucement au milieu des grands arbres sombres, encore enveloppés d’une légère nuit bleue. On a presque peur de réveiller. Tout chuchote faiblement.

On n’est jamais personne pour les collines et les grandes frondaisons. On n’est plus ni un rôle, ni un statut, pas même un personnage, mais un corps, un corps qui ressent la pointe des cailloux sur les chemins, la caresse des hautes herbes et la fraîcheur du vent. Quand on marche, le monde n’a plus ni présent, ni futur. Il n’y a plus que le cycle des matins et des soirs. Toujours à faire la même chose tout le jour : marcher.

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La première éternité qu’on rencontre est celle des pierres, du mouvement des plaines, des lignes d’horizon : tout cela résiste. ... Je suis face à cette montagne, je marche au milieu des grands arbres et je pense : ils sont là. Ils sont là, ils ne m’ont pas attendu, là depuis toujours. Ils m’ont indéfiniment devancé, ils continueront bien après moi.

On entrevoit bien dans les randonnées longues, cette liberté toute de renoncement. Quand on marche depuis longtemps, il arrive un moment où on ne sait plus trop combien d’heures se sont déjà écoulées, ni combien il en faudra encore pour parvenir au terme, on sent sur ses épaules le poids du strict nécessaire, on se dit que c’est bien assez – si vraiment il faut davantage pour insister dans l’existence – et on sent qu’on pourrait continuer ainsi des jours, des siècles. C’est à peine alors si l’on sait où on va et pourquoi, cela ne compte pas plus que mon passé ou l’heure qu’il est. Et on se sent libre, parce que, dès qu’il s’agit de se rappeler les signes anciens de notre engagement dans l’enfer – nom, âge, profession, carrière –, tout, absolument, apparaît dérisoire, minuscule, fantomatique.

Peut-être les moines qu’on appelle « gyrovagues » exaltaient-ils particulièrement notre condition d’étranger éternel : marchant sans cesse de monastère en monastère, sans être fixé – ils n’ont pas tous disparu ; il en reste, paraît-il, quelques-uns encore sur le mont Athos : ils marchent leur vie durant sur les sentiers étroits des montagnes, tournant en rond, s’endormant à la chute du jour dans l’endroit où leurs pieds les a portés ; ils passent leur vie à marmonner des prières en marchant tout le jour, sans destination ni but, ici ou là, au hasard du croisement des sentiers, à tourner, retourner, ils marchent sans aller nulle part, illustrant par l’éternel cheminement leur état d’étrangers définitifs au monde d’ici-bas.

Mais être seul alors, vraiment seul cette fois : un. Mais d’abord, on n’est jamais tout à fait seul. Comme écrivait Thoreau : « Je restai tout le matin en bonne compagnie, jusqu’à ce que quelqu’un vienne me rendre visite » (c’était la compagnie des arbres, du soleil, des cailloux). Au fond, c’est de rencontrer l’autre, souvent, qui nous ramène à la solitude. La conversation mène à parler de soi et de ses différences. Et doucement, l’autre nous renvoie à nous-mêmes dans notre histoire et notre identité, ce qui veut dire les incompréhensions et les mensonges. Comme si cela existait.

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Mais surtout, c’est la dissipation encore de notre langage. ... Dans le silence de la marche, quand on finit par perdre l’usage des mots ... dans ce silence, on écoute mieux alors, parce qu’on écoute enfin ce qui n’a aucune vocation à être retraduit, recodé, reformaté.

So it’s best to walk alone, except that one is never entirely alone. As Henry David Thoreau wrote: ‘I have a great deal of company in the house, especially in the morning when nobody calls.’ To be buried in Nature is perpetually distracting. Everything talks to you, greets you, demands your attention: trees, flowers, the colour of the roads. The sigh of the wind, the buzzing of insects, the babble of streams, the impact of your feet on the ground: a whole rustling murmur that responds to your presence. Rain, too. A light and gentle rain is a steady accompaniment, a murmur you listen to, with its intonations, outbursts, pauses: the distinct plopping of drops splashing on stone, the long melodious weave of sheets of rain falling steadily. It’s impossible to be alone when walking, with so many things under our gaze which are given to us through the inalienable grasp of contemplation.

Walking is the best way to go more slowly than any other method that has ever been found. To walk, you need to start with two legs. The rest is optional. If you want to go faster, then don’t walk, do something else: drive, slide or fly. Don’t walk. And when you are walking, there is only one sort of performance that counts: the brilliance of the sky, the splendour of the landscape. Walking is not a sport.
Once on his feet, though, man does not stay where he is.

You’re doing nothing when you walk, nothing but walking. But having nothing to do but walk makes it possible to recover the pure sensation of being, to rediscover the simple joy of existing, the joy that permeates the whole of childhood. So that walking, by unburdening us, prising us from the obsession with doing, puts us in touch with that childhood eternity once again. I mean that walking is so to speak child’s play. To marvel at the beauty of the day, the brightness of the sun, the grandeur of the trees, the blue of the sky: to do that takes no experience, no ability.

Il y a le silence des marches dures des après-midi d’été, sur des parois de montagne, des sentiers de cailloux, à découvert sous un soleil sans concession. Silence éclatant, minéral, accablant. On entend juste le léger crissement des pierres. Silence implacable, définitif, comme une mort transparente. Le ciel est d’un bleu parfaitement détaché. Et on avance les yeux baissés, en se rassurant par un marmonnement sourd parfois. Le ciel sans nuages, le calcaire des roches sont d’une présence pleine : silence dont rien ne dépasse. Silence comble, immobilité vibrante, tendue comme un arc.

First of all, there is the suspensive freedom that comes by walking, even a simple short stroll: throwing of the burden of cares, forgetting business for a time. You choose to leave the once behind, go out, stroll around, think about other things. With a longer excursion of several days, the process of self-liberation is accentuated: you escape the constraints of work, throw of the yoke of routine.

Then there’s the silence of tough summer afternoon walks across the flank of a mountain, stony paths, exposed to an uncompromising sun. Blinding, mineral, shattering silence. You hear nothing but the quiet crunch of stones underfoot. An implacable, definitive silence, like a transparent death. Sky of a perfectly detached blue. You advance with eyes down, reassuring yourself sometimes with a silent mumbling. Cloudless sky, limestone slabs filled with presence: silence nothing can sidestep. Silence fulfilled, vibrant immobility, tensed like a bow.

La marche, on n’a rien trouvé de mieux pour aller plus lentement. Pour marcher, il faut d’abord deux jambes. Le reste est vain. Aller plus vite ? Alors, ne marchez pas, faites autre chose : roulez, glissez, volez. Ne marchez pas. Et puis, marchant, il n’y a qu’une performance qui compte : l’intensité du ciel, l’éclat des paysages. Marcher n’est pas un sport.
Mais une fois debout, l’homme ne tient pas en place.